Participation de Stéphane Ozil à l’émission « Regards croisés »​ sur France Inter

Stéphane Ozil était interviewé par Philippe Bardonnaud dans le cadre de l’émission « Regards croisés des MFP » (pour Médias Francophones Publics) diffusée hier sur France Inter. Le thème de l’émission était : « comment la société civile se réapproprie-t-elle la politique, notamment via la démocratie participative et les réseaux sociaux ? » 🇫🇷 📻🎙️

Cette interview donnait suite à l’article « Quand les réseaux sociaux posent la question d’une démocratie directe » publié dans Le Cercle Les Echos et Pour Les Patrons.

Vous pouvez retrouver ci-dessous le verbatim de l’interview ainsi que le podcast sous-titré.

P.B : Avec nous en duplex de France Bleu Hérault, merci au passage à nos amis de Montpellier pour cette liaison, Stéphane Ozil, fondateur de l’Agence Ozil Conseil, spécialiste des réseaux sociaux, bonjour Monsieur,

S.O : Bonjour !

P.B : Est-ce que vous pensez qu’on assiste grâce ou à cause des réseaux sociaux à une sorte de révolution de la démocratie ou bien alors juste à un changement de nature de la démocratie ?

S.O : Je dirais que c’est une révolution, notamment si on se place du point de vue de la technique de communication jusqu’à notre époque : jusqu’à présent on avait tout le temps affaire à une communication qui était descendante, c’est-à-dire que les élites, pour parler de façon un peu rapide, prenaient des décisions puis géraient la communication de ces décisions en les testant à la fois sur leurs opposants, sur quelques journalistes, puis ensuite on voyait ce que cela donnait et surtout on recueillait le fruit de ces décisions seulement au moment des élections, mais on avait plus ou moins contrôlé cela grâce aux sondages pour gérer les éventuels dérapages.

On a vu que ces dernières décennies cela ne s’est pas toujours bien passé, mais c’était à chaque fois perçu comme des accidents ; alors qu’avec les réseaux sociaux, le processus est nivelé, c’est-à-dire qu’on ne peut plus mettre en place le processus descendant puisque chaque individu a lui-même la possibilité de prendre la parole et de mesurer l’impact de cette parole grâce aux réseaux sociaux, de voir en fonction du nombre de retweets, de vues de vidéo si cette parole est reçue, si elle trouve une adhésion et si donc elle est suivie, notamment lorsqu’ils s’agit de décisions de manifester par exemple, comme on l’a vu ces derniers mois.

P.B Donc pour les institutions occidentales, il faudrait envisager d’autres façons de gouverner en augmentant le rythme des élections électorales par exemple, avec le risque de se trouver en campagne électorale permanente quand même ?

S.O : Exactement, et la Suisse propose justement ce type de solutions, c’est souvent cité en exemple, sauf que dans le cas de la Suisse il y a une éducation séculaire qui a été menée à ce niveau-là, une conception de la citoyenneté particulière.

En France cela pose question, je pense déjà que nous sommes quand même dans une bulle à l’heure actuelle et que ce phénomène étant tellement nouveau, il y a un côté désemparé des hommes politiques qui subissent ce changement, mais aussi des médias qui ont un peu de mal à savoir comment traiter ce nouveau rapport de force dans l’information.

On a vu que notamment en ce qui concerne les gilets jaunes, puisque c’est le dernier exemple flagrant à ce niveau-là, qu’il y avait une espèce de compétition – en tout cas vécue comme telle sur le terrain – entre des gilets jaunes qui voulaient qu’on traite l’information qu’ils représentaient d’une certaine façon, et il le manifestait avec beaucoup d’hostilité face à certains médias, donc il y a vraiment cette compétition qui se met en place.

P.B : Un des problèmes soulevés par cette explosion de démocratie directe sans filtre c’est l’absence d’interlocuteur pour les institutions parce qu’on voit bien un mouvement protestataire, mais à chaque fois que le gouvernement, en l’occurrence sur les gilets jaunes, a voulu avoir un interlocuteur, l’interlocuteur a été discrédité par l’ensemble des autres gilets jaunes.

S.O : Oui, cela veut dire que chacun se reconnaît dans l’autre par empathie en termes de colère, c’est-à-dire que je me reconnais dans la colère de l’autre, mais pas forcément sous l’angle de ce qu’il porte comme propositions, comme revendications, et c’est en cela que les réseaux sociaux sortent complètement de l’organisation codifiée de la communication, qui était en place ces dernières décennies.

P.B : Mais ce qu’on voit qui s’exprime en fait, c’est surtout du mécontentement, qui est véhiculé par les réseaux, on voit assez peu de propositions ou de solutions.

S.O : Oui c’est exactement cela, c’est-à-dire qu’en fait, d’un seul coup, c’est comme si toute une partie de la population – je vais parler un peu par images – découvrait la pédale d’accélérateur sur une voiture et n’avait de cesse de s’en servir pour dire « voilà, j’existe, je peux avancer dans cette direction désormais, alors qu’avant cela m’était interdit« . D’un seul coup une certaine parole prend de la valeur et a un impact alors que jusqu’à présent elle n’en n’avait pas si ce n’est dans les urnes, et encore, le vote blanc par exemple a été longtemps un sujet de polémiques.

Donc cette colère est difficilement canalisable parce que les gilets jaunes sont des interlocuteurs parce qu’ils sont en colère, mais par contre, et c’est pour cela que les médias d’une part et les personnalités politiques d’autre part sont désemparés, on ne sait pas comment canaliser cela, on ne sait pas comment à la fois considérer cette parole-là : si on la prend en compte, il faut justement qu’il y ait un interlocuteur qui fasse des propositions concrètes auxquelles on peut donner suite, sauf que dès que quelqu’un accepte de se mettre autour de la table, tout le monde le discrédite comme vous venez de le dire. C’est une forme d’anarchie au niveau de la communication et de la prise de parole publique.

P.B : Donc selon vous, il faudrait à fois que les gouvernements et que les médias se réforment assez rapidement pour pouvoir appréhender ces nouvelles formes de communication.

S.O : C’est très difficile de faire de la prospective à ce niveau-là parce qu’on ne sait pas comment les choses vont tourner, on verra déjà la façon dont vont être gérées les conclusions du grand débat national, on va voir aussi la façon dont les choses vont éventuellement s’organiser ou se désorganiser suite à cela, et derrière il faudra là-aussi mesurer la façon dont les hommes politiques tireront des conclusions ou pas.

On peut juste à la rigueur expliquer en quoi les réseaux sociaux en tant qu’outil technologique au service d’une certaine parole sont venus casser des codes qui étaient en place depuis des décennies.

C’est en cela que les réseaux sociaux sont une révolution, parce que la radio et la télévision étaient venus renforcer des codes de communication existants et s’étaient mis au service d’un système de discussion citoyenne qui étaient préexistant à eux. Les réseaux sociaux ont cassé cette façon de communiquer entre les dirigeants, les médias et les citoyens.

P.B : Et donc on ne fera pas l’économie d’une régulation nouvelle ? C’est bizarre parce qu’après tout la promesse d’Internet et des réseaux sociaux après c’était de donner plus de liberté aux internautes, aux individus.

S.O : Oui, mais je pense que là aussi il y avait – je ne vais pas être ironique en disant que c’était une fake news, mais enfin il y a un peu de cela. C’est vrai que l’humanité a vécu pendant des siècles sur l’idée que le salut venait de la gratuité de l’information, de la gratuité de la culture et de l’accès à l’information.

Victor Hugo disait : « Ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons« , or on se rend compte dans notre génération qu’il y avait quelque chose là-dedans qui n’était pas entièrement juste puisqu’aujourd’hui grâce à Internet tout le monde a accès à toute l’information possible et imaginable, on parle même d’infobésité, donc cela veut bien dire que tout le monde est submergé d’informations sur tous les sujets !

On peut devenir spécialiste d’un sujet à condition de passer assez de temps devant son écran, et on se rend compte que dans notre génération cela crée toujours plus de théories complotistes, toujours plus de personnes qui pensent qu’on leur ment lorsqu’on leur donne une information qui est trop vérifiée pour être vraie, donc on se rend compte que tous les codes dans la perception qu’on avait de l’humanité et de son rapport au savoir et à l’information sont en train de s’effondrer sous un certain angle.

P.B : C’est quoi la révolution d’après ? Le coup d’après les réseaux sociaux d’après-vous ?

S.O : Ce sera l’intelligence artificielle ! J’ai beaucoup écouté ces derniers temps Laurent Alexandre sur ce sujet, et aussi Cédric Villani, et on se rend compte qu’il y a vraiment une autre révolution qui se pointe. Laurent Alexandre fait partie de ceux qui déplorent que la France et l’Europe ne se soient pas saisies de ces problématiques-là.

L’intelligence artificielle viendra ajouter une couche sur ce qui concerne le débat dont on vient de parler puisqu’elle changera cette fois-ci le monde du travail, et donc cela sera une deuxième révolution sociale qui viendra s’ajouter au malaise qui s’exprime à l’heure actuelle. 

P.B : Stéphane Ozil, merci !

S.O : Merci à vous !

P.B : Je rappelle que vous êtes fondateur de l’agence Ozil Conseil, spécialisée dans le conseil aux entreprises et aux collectivités sur l’usage des réseaux sociaux.

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